12/05/2017

Le maréchal Jozef Pilsudski à Genève - une page d'histoire

Aujourd'hui, la Pologne commémore le 82e anniversaire de la mort du maréchal Jozef Pilsudski, héros de l'indépendance retrouvée en 1918. En marge de cet événement, il me paraît intéressant de rappeler que la venue du maréchal Pilsudski à Genève est documentée en lien avec les travaux du Conseil de la Société des Nations (SdN) de 1927 consacrés au contentieux polono-lituanien.  

Depuis l’année 1926 en effet,  les relations polono-lituaniennes sont au plus mal en raison de l’attitude du premier ministre Woldemaras, qui a pris le pouvoir le 17 décembre 1926 par un coup d’Etat. Soutenu par l’Allemagne et la Russie, il accuse la Pologne d’avoir des visées expansionnistes sur la Lituanie. Il est vrai que depuis l’annexion de Vilnius par la Pologne le 9 octobre 1920, les relations entre les deux pays sont exécrables. Le 5 septembre 1920 déjà, la Pologne saisissait le Conseil de la SdN afin de trouver une solution diplomatique au conflit. 

En 1927, la situation se dégrade encore plus et la Lituanie est quasiment en état de guerre avec la Pologne. Les écoles polonaises sont fermées, les associations polonaises dissoutes, ce qui engendra des mesures de rétorsion polonaises à l’encontre des intérêts lituaniens en Pologne, notamment à Wilno. La Lituanie saisit la SdN et porte plainte contre la Pologne. A son tour, Varsovie adresse une note diplomatique aux principales puissances membres de la SdN réfutant le 29 novembre 1927, la thèse de l’agression et du complot. Afin d’apaiser les tensions, Pilsudski décide de se rendre à Genève dans le courant du mois de décembre. Le Journal de Genève consacre un article à la visite du maréchal à Genève en 1927( cf. Jal de GE du 9 juin 1935 voir www.letempsarchives.ch). Cet article fut publié peu après le décès du maréchal Pilsudski le 12 mai 1935. 

Voici la relation que donne le journaliste polonais Konrad Wroz du séjour genevois de Pilsudski : « Nous sommes en décembre. Il est midi. Un train arrive en gare de Genève. Une des voitures de couleur vert fonçé, plus grande que les autres, est le wagon-salon du maréchal. La délégation polonaise, des délégués étrangers, la colonie polonaise, et les journalistes internationaux sont venus saluer le maréchal. Le voilà qui descend, ayant à ses côtés son chef de cabinet, Monsieur Joseph Beck, aujourd’hui ministre des affaires étrangères, au grand hôtel des Bergues. La délégation polonaise occupait les pièces portant les numéros 111, 112 et 112a. Le numéro 13 n’existe pas dans les hôtels suisses. Mais comme c’est le chiffre favori du maréchal, on a changé l’écriteau, en apposant sur la porte de sa chambre le chiffre 113. Le colonel Beck monta en auto en compagnie du conseiller de l’ambassade de Pologne à Paris, M. Muehlstein, pour déposer chez tous les délégués une carte de visite où figuraient ces deux mots : JOZEF PILSUDSKI. Rien que le prénom et le nom, aucun titre. Quelques heures plus tard, les délégués étrangers fourmillaient dans le hall de l’hôtel des Bergues. Le maréchal a parlé de l’affaire lituanienne aux délégués des puissances. Il a montré une carte postale qu’on n’a pas pu envoyer de Pologne en Lituanie, à sir Austen Chamberlain, qui n’a pas été peu étonné d’apprendre qu’en plein Xxe siècle, à l’âge de la radio, il pût exister encore des Etats aux frontières hermétiquement closes. » 

Pendant son bref séjour genevois ( un jour et demi), Pilsudski rencontre plusieurs personnalités dont Aristide Briand, Chamberlain, Stresemann et le rapporteur de la SDN sur le conflit polono-lituanien, le hollandais Belaerts von Blokland. Il tint à Monsieur von Bloklandun discours fort peu diplomatique, lui déclarant abruptement : « Je me refuse de croire que vous soyez capables de faire quoi que ce soit d’une manière expéditive. Vous autres, vous êtes des civils et les civiles se complaisent aux bavardages ». ( www.letempsarchives.ch)

La suite des discussions se déroule toujours dans un climat très tendu. Pendant les deux jours qui suivent, le différend polono-lituanien fait l’objet des discussions du Conseil de la S.d.N. C’est alors qu’un événement de l’histoire genevoise vient compliquer une situation qui l’était déjà suffisamment. En effet, en raison de la commémoration de l’Escalade, le Conseil décide d’ajourner ses travaux, lesquels ne devraient reprendre que le lundi suivant...Cette décision irrite Pilsudski qui entend quitter Genève sans délai. Le Conseil de la S.d.N. prend fort mal sa réaction et une séance extraordinaire à laquelle il assistera en compagnie du colonel Beck est convoquée dans l’urgence pour éteindre l’incendie diplomatique causé par la décision d’ajourner les travaux en raison de la commémoration de l’Escalade ! C’est au cours de cette session qu’est élaboré un compromis qui apaise pour un temps la crise entre la Pologne et la Liutanie. La résolution adoptée par le Conseil le 10 décembre 1927 recommande aux deux gouvernements d’entamer des négociations directes afin d’arriver à l’établissement de relations « de nature à assurer entre les deux Etats, la bonne entente dont la paix dépend ».

Cette décision ne sera pas suivie d’effets et ne constituera qu’un répit de courte durée car en 1935, au moment de la mort de Pilsudski, le contentieux entre les deux nations sera toujours aussi aigu. Ce n’est qu’en 1938 que le différend polono-lituanien sera résolu et le Journal de Genève s’en fait largement l’écho dans son édition du 22 mars 1938. ( www.letempsarchives.ch)

Avant de quitter Genève en décembre 1927, Pilsudski déclare à Aristide Briand :« L’action de la Société des nations sera toujours entachée de faiblesses dans toutes les questions concernant l’est européen ».

Il devait aussi ajouter que « la Société des nations devrait avoir pour siège une ville située plus près du centre de l’Europe, afin d’avoir plus d’influence sur les problèmes touchant sa partie orientale » . ( www.letempsarchives.ch)

Claude Bonard

 

20170512_111907.jpg

 

 

11:51 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.