18/06/2017

19 juin 1940, 77e anniversaire de l'internement des Spahis algériens et des soldats polonais en Suisse

Le 19 juin 1940 est à marquer d'une pierre blanche dans  l'histoire de notre pays. C'est en effet à cette date que le 45e Corps d'Armée français du général Daille demande à se faire interner en Suisse après avoir affronté les Allemands au cours de violents combats retardateurs dans un périmètre allant de Belfort à la frontière suisse,  dans le secteur de Damprichard et du Clos du Doubs. Parmi les troupes internées figure le 7e Régiment de Spahis Algériens. Les Spahis après s'être regroupés à Montfaucon, dans les Franches-Montagnes, prendront ensuite leurs quartiers dans le Seeland et dans les régions d'Estavayer et de d'Yvonand jusqu'au mois de janvier 1941. Le 23 novembre 1940 un accord franco-allemand englobe également la question du retour en France des militaires français internés. La Suisse interviendra dans cette négociation si bien que dès janvier 1941, les premiers rapatriements auront lieu. Les Spahis algériens quitteront leurs cantonnements dans la région du lac de Neuchâtel. Plusieurs convois ferroviaires vont les acheminer en terre genevoise, à savoir à la gare de Satigny. Le 20 janvier 1941 hommes et chevaux sont pris en charge  par l'armée à leur débarquement et prennent la route à pied pour rallier Veyrier en passant par Lancy, Plan-les-Ouates, le Bachet- de-Pesay, Drize et Troînex. A Veyrier, ils franchissent la frontière en présence des autorités suisses et genevoises. En France, en zone libre, ils sont accueillis par un détachement de chasseurs alpins et le général commandant départemental de la Haute-Savoie. La situation des Polonais de la 2ème division de chasseurs à pied du général Bronislaw Prugar-Ketling sera très différente. Officiers, sous-officiers et soldats, au total près de 13'000 hommes, seront contraints de rester internés en Suisse jusqu'à la fin de la guerre. Cette division polonaise était intégrée au 45è corps de l’armée française du général Daille tout en restant sous commandement polonais et dépendant  directement du gouvernement polonais du général Wladislaw Sikorski. Malgré la défaite et l’internement, ces militaires polonais vont impressionner la population des Franches-Montagnes par leur tenue et leur discipline. Au cours des années de »Mob », en règle générale, la population suisse manifestera des sentiments empreints de sympathie et de bienveillance à l’égard des internés et l’on assistera même à plusieurs mariages suisso-polonais. A noter aussi que dès 1940, le général Bronislaw Prugar-Ketling entretient des relations suivies et courtoises avec le général Guisan, une estime réciproque unissant les deux généraux.

Les Polonais internés en Suisse ont joué un rôle significatif au profit de la Suisse. Entre 1940 et 1945, les militaires polonais internés effectueront 8,3 millions de jours de travail, dont 1,4 million dans le Réduit. 845 ha de marais seront drainés et asséchés, 160ha de terrain seront nivelés et nettoyés de leurs pierriers, sans parler des travaux forestiers où 23000m3 de bois de construction seront mis à disposition de notre économie. Les Polonais construiront aussi en suisse 282 km de nouvelles routes et chemins et remettront en service de nombreuses mines de charbon désaffectées depuis la première guerre mondiale. Au cours des années de guerre 1940/1945, les universités suisses accueillirent de nombreux « militaires-étudiants ». 466 militaires obtiendront un diplôme universitaire parmi lesquels il faut mentionner 123 thèses de doctorat et 2 habilitations. Une fois la guerre terminée, depuis l'automne 1945, les internés sont rapatriés en Pologne en des circonstances délicates. En effet, la Suisse avait reconnu le nouveau gouvernement polonais d'obédience communiste et il était clair que les militaires internés en Suisse n'allaient pas être accueillis à bras ouverts. Plusieurs d'entre-eux décidèrent d'ailleurs de rester en Suisse. En outre, ces militaires ayant été incorporés dans un corps d'armée français en 1940, certains avis officiels préconisaient un retour de ces soldats en France pour y être démobilisés. Pour compliquer encore la situation, le Gouvernement polonais en exil à Londres avait perdu sa légitimité aux yeux des Soviétiques. Le général Prugar-Ketling, qui fit le choix de rentrer dans son pays, allait connaître un destin personnel tragique. Nommé peu après son retour au poste d'Inspecteur de la nouvelle armée polonaise, il mourut dans des circonstances troubles en janvier 1947, ayant probablement été empoisonné par les affidés du nouveau régime polonais à l'occasion d'une mission à Londres ( version m'ayant été donnée par le fils du général, Monsieur Zygmunt Prugar-Ketling, auteur de la seule biographie du général parue à ce jour, en langue polonaise). Partout en Suisse, divers monuments rappellent la présence des militaires polonais, comme par exemple à Locarno, à Wiesendangen, Büren, Melchnau, Giswil, Madiswil, Alpnach, Losone ou encore Melchnau et Saint-Blaise pour n’en citer que quelques uns.

Sources : Morath Pierre : Les internés militaires en Suisse pendant la 2e guerre mondiale – le cas des polonais de la division Prugar, Berne, Bibliothèque militaire fédérale et service historique, publication No 20, 2006, 29 p.

Prugar-Ketling Zygmunt : General Bronislaw Prugar-Ketling, wspomnienia syna, Warszawa, Wydawnicza RYTM, 2006, 232 p.

Smolinski Jozef, Polacy Internowani w Szwajcarii 1940-1945, Warszawa, Akademia Swietokrzyska im. Jana Kochanowskiego w Kielcach, 2003, 346 p.

Feuardent René et Pozzi André : Satigny de jadis à naguère, Satigny, Commune de, novembre 1998, pp.127-131.

Bonard Claude : Genève, janvier 1941, le départ des Spahis internés, in Le Brécaillon, bulletin de l'Association du Musée Militaire Genevois No 6, novembre 1986, pp. 26-33. et Bonard Claude : Janvier 1941, à propos du départ des Spahis, in Le Brécaillon, bulletin de l'Association du Musée Militaire Genevois No 7, avril 1987, pp. 31-35. 

Bonard Claude, «Le Cheval et l'Homme, catalogue d'exposition, Yverdon, 16 juin – 10 septembre 1972, article « Les Spahis, s.p. Yverdon, imprimerie du Journal d'Yverdon S.A. 1972.

Plançon Jean, Duriaux Jean-Denys, Le passage à Veyrier du 7e Régient de Spahis de l'Armée Française, 20-21 janvier 1941, Veyrier, La Mémoire de Veyrier, mars 2013, 99p.

Sygnarski Jacek, Christian Jungo, Laurent Emery, Helvétie, terre d'accueil, espoirs et vie quotidienne des internés polonais en Suisse 1940-1946 en images. Fribourg, Fondation Archivum Helveto-Polonicum / Montricher Editions Noir sur Blanc, 2000, 215 p.



 

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15:32 Écrit par Claude Bonard | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | |

Commentaires

L'occasion de rappeler une émission "populaire" de la RTS vers 9h30 - 10h il y a quelques semaines, dans laquelle deux zigotos étalent leur inculture et leurs witz à deux sous. De passage dans le Jura, ils se demandent ce que des spahis ont à voir avec cette région et en déduisent qu'ils se sont trompés de chemin. La conservatrice du musée qu'ils visitaient n'a pas démenti et rien ajouté...
On en est là.

Écrit par : Géo | 18/06/2017

Bonsoir Monsieur, Une raison de plus de rappeler ces événements qui se sont passés il y a 77 ans. Avec mes cordiaux messages.
Claude Bonard

Écrit par : Bonard | 18/06/2017

Je vous signale encore ces deux livres:
"Helvétie terre d'accueil : Espoirs et vie quotidienne des internés polonais en Suisse, 1940-1945"
http://www.livresdeguerre.net/forum/sujet.php?sujet=1520

"Internés en Suisse 1939 - 1945" Olivier Grivat
http://www.livresdeguerre.net/forum/sujet.php?sujet=1209

Écrit par : Christian Favre | 19/06/2017

Monsieur Christian Favre, Grand merci !
Il y a encore cette excellent ouvrage :
Sygnarski Jacek, Christian Jungo, Laurent Emery, Helvétie, terre d'accueil, espoirs et vie quotidienne des internés polonais en Suisse 1940-1946 en images. Fribourg, Fondation Archivum Helveto-Polonicum / Montricher Editions Noir sur Blanc, 2000, 215 p.

Écrit par : Bonard | 19/06/2017

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