31/07/2017

Quelques destins polonais en Suisse partie I

Au gré de ces journées d'été, je vous propose aujourd'hui de découvrir quatre  portraits qui rappellent que des personnalités polonaises exceptionnelles établies en Suisse ou qui y ont séjourné se sont illustrées dans les domaines de la culture, de l’art et de la science. Ce choix est, vous voudrez bien me le pardonner, réducteur, partiel et partial. En effet, de nombreux auteurs, mieux que moi, ont consacré   des ouvrages entiers aux Polonais et Polonaises qui se sont établis en Suisse au fil du temps et qui ont contribué, chacun à leur manière, à enrichir le patrimoine de notre pays. J’y reviendrai ultérieurement.

L’Art Nouveau polonais à Fribourg, Jozef Mehoffer

Traditionnellement, depuis l’échec des insurrections de 1831 et de 1863, Fribourg est l’un des cantons suisses qui accueille un nombre important de ressortissants polonais. Dans ce climat si particulier, il n’est dès lors pas étonnant que ce soit un artiste polonais, Jozef Mehoffer, né en 1869 dans la région de Lwow qui remporte en 1895 le concours visant à doter la prestigieuse cathédrale de Fribourg dédiée à Saint-Nicolas de nouveaux vitraux. Mehoffer , élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Cracovie, poursuit sa formation à Vienne puis à Paris où, condisciple de Wyspianski, il trouve sa voie en devenant l’un des maîtres incontestés des techniques du vitrail et de la polychromie. Mehoffer réalise les vitraux de la cathédrale de Fribourg entre 1895 et 1936. Sa réputation est faite et l’on peut saluer en lui et l’un des plus brillants représentants du courant de l’Art Nouveau polonais.

Jacek Stryjenski (1922-1961) et le Grand Théâtre de Genève

En 1951, le prestigieux bâtiment du Grand Théâtre de Genève est complètement détruit par un incendie. Hormis les façades et le foyer, tout le reste n’est que ruines et fumée. Les travaux de reconstruction dureront jusqu’en décembre 1962. La nouvelle salle se démarque profondément de l’ancienne au niveau de sa conception et de son architecture, de même que par sa décoration. C’est à un artiste polonais en la personne de Jacek Stryjenski qu’est confiée la mission de créer le plafond du nouvel opéra ainsi que son imposant rideau de scène. Jacek Stryjenski a de qui tenir. Né à à Cracovie, il est l’un des trois enfants de Zofia Stryjenska (Cracovie 1891- Genève 1976), véritable icône de l’art polonais des années 1920, influencée par le courant « Jeune Pologne » et amie des plus grands artistes du renouveau polonais. Jacek effectue à Genève une très belle carrière artistique.

Un Dominicain philosophe marque Fribourg de son empreinte : Jozef Maria Bochenski (1902-1995)

La personnalité et l’histoire de vie du Père Bochenski résument à elles seules le destin tragique de la Pologne et aussi l’incroyable faculté de résilience du peuple polonais. Ayant fait le coup de feu en combattant lors de la guerre polono-bolchévique de 1919-1920, le jeune Jozef Maria Bochenski démobilisé embrasse une carrière académique. Passionné et curieux de tout, il étudie le droit à l’université de Lwow puis l’économie politique à l’université de Poznan, (1920-1926), la philosophie à l’université de Fribourg de 1928 à 1931, décrochant son doctorat dans cette discipline. Ensuite, de 1931 à 1936, Jozef Marie Bochenski étudie la théologie à Rome. Animé d’une foi profonde, Jozef Maria Bochenski entre chez les Dominicains en 1927 à Cracovie où il obtient son Habilitation en philosophie en 1938 avant d’être nommé professeur de logique à l’université pontificale de l’Angelicum à Rome. En septembre 1939, Bochenski est mobilisé.en qualité d’aumonier militaire. Fait prisonnier, il n’accepte pas la défaite, s’évade et réussit à rejoindre la France, puis l’Angleterre. Il reprend du service comme aumonier militaire dans l’armée du Général Anders et participe à l’offensive des Alliés en Italie et notamment à la 4ème bataille de Monte-Cassino, du 11 au 18 mai 1944, où les troupes polonaises arracheront enfin la victoire au prix de lourdes pertes. Une fois la guerre terminée Jozef Maria Bochenski se consacre à nouveau à ses activités scientifiques et religieuses. Ce sont les retrouvailles avec Fribourg où il se distingue tout particulièrement en tant que professeur de philosophie moderne et contemporaine de 1945 à 1972. Il deviendra Recteur de cette prestigieuse université de 1964 à 1966. En consultant les références biographiques qui lui sont consacrées, y compris sur internet, on ne peut qu’être impressionné par la cursus de ce grand humaniste. Soucieux d’analyser et de comprendre le monde de l’après-guerre dans toute sa complexité, l’ancien étudiant en économie politique devenu une personnalité phare de la communauté polonaise de Suisse crée à Fribourg l’Institut d’Europe Orientale et entretient de nombreux contacts avec le monde diplomatique et politique. En 1956 il rédige un rapport sur l’incompatibilité de l’idéologie communiste avec la constitution de la République fédérale d’Allemagne. Fin politique au sens noble du terme, Bochenski est aussi l’homme des missions délicates. En 1982, il est désigné médiateur lors de l’occupation de l’ambassade polonaise à Berne par un groupe de manifestants réclamant la levée de l’Etat de Guerre en Pologne. Ses nombreuses publications à caractère scientifique et philosophique connaissent un grand retentissement et le rayonnement intellectuel du professeur Bochenski sera apprécié bien au-delà des frontières suisses.

Clin d’oeil au cinéma polonais : 1994 - Krzysztof Kieslowski et Piotr Jaxa  tournent à GenèveRouge.jpg

C’est à une jeune comédienne ayant passé son enfance à Genève, Irène Jacob, que Krzysztof Kieslowski confie le rôle de Véronique dans son chef-d’oeuvre La Double Vie de Véronique. C’est aussi à Genève, notamment dans la vieille ville et sur les bords du lac que Kieslowski tourne en 1994 le troisième volet de sa trilogie des trois couleurs. Après Bleu et Blanc, Trois Couleurs : Rouge met en scène une nouvelle fois Irène Jacob dans le rôle de la jeune Valentine, lors de sa rencontre avec le crépusculaire juge Kern. Le photographe et cameraman Piotr Jaxa, qui a aussi travaillé avec Krzysztof Zanussi et Andrzej Wajda fait partie des équipes qui ont tourné la trilogie des trois couleurs. Piotr Jaxa, diplômé de l’école du cinéma de Lodz a fait de la Suisse son pays d’adoption. Il réalise en 1988 un album photographique dans lequel il porte sur Genève un regard novateur et attachant. Piotr Jaxa quittera quelques années plus tard la cité de Calvin, pour résider dans le canton de Vaud en poursuivant une fructueuse carrière dans les domaines de la photographie et du film. Une rétrospective de ses photographies a été organisée à Lausanne en 2001, faisant notamment découvrir au public les coulisses des tournages de Krysztof Kieslowski, cinéaste trop tôt disparu dont les œuvres ont marqué des générations de cinéphiles, notamment en Suisse romande.

Dans quelque jours, je vous proposerai la suite de cette galerie de portraits.

Claude Bonard

 

 

 

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26/07/2017

Bientôt le 1er août - savez-vous quelle est l'origine du drapeau suisse, ou plus exactement du drapeau fédéral ?

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A propos du 1er août : l'histoire du drapeau fédéral est intéressante à plus d'un titre et les historiens ne sont pas tous d'accord entre eux s'agissant de la date de la création de notre drapeau tel qu'il est aujourd'hui. Toutefois la plupart en attribuent la paternité au général Guillaume-Henri Dufour qui s'exprime ainsi dans ses mémoires : " Je me suis engagé à fond en faveur de l'adoption du drapeau fédéral pour toute l'armée et je ne l'ai obtenue qu'après dix ans d'efforts." A de nombreuses reprises, dès 1831 Dufour défendit l'idée d'un emblème unique pour les troupes d'une armée qui n'était pas encore fédérale. Il faudra du temps. C'est en vertu de la Constitution de 1848 et surtout de la "Loi fédérale sur l'habillement, l'armement et l'équipement de l'armée" du 27 août 1851 en son article 62 que l'idée du drapeau devient réalité.

D'autres sources qui décrivent l'histoire du drapeau à croix fédérale ne mentionnent pas du tout Dufour. On lit par exemple que la création du drapeau suisse est l'oeuvre en 1800 du futur général Franz von Bachmann né à Näfels en 1740. L'ancien archiviste de la Confédération Léon Kern dans son ouvrage publié en 1948 ne mentionne pas Dufour, pas plus que l'historien Robert Mader en 1942, ni d'ailleurs le capitaine de Vallière dans son ouvrage "Honneur et fidélité". L'article le plus récent consacré à l'histoire de la croix fédérale et du drapeau suisse est celui publié dans le Dictionnaire Historique de la Suisse (DHS), qui rappelle l'engagement de Dufour en faveur de la création du drapeau tel que nous le connaissons aujourd'hui. Un hommage bien mérité.

Le DHS  rappelle aussi  que  la croix blanche  qui est à l'origine de notre "croix fédérale" remonte à la bataille de Laupen opposant Berne à une coalition de seigneurs en 1339. Pour se distinguer de leurs adversaires, et c'était une coutume fréquente à l'époque, les combattants bernois avaient cousu  une croix blanche sur leur pourpoint. 

Voir : http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F10104.php
Lire aussi  : Mühlemann Louis : Armoiries et drapeaux de la Suisse - recueil officiel des armoiries et drapeaux pour les 700 ans de la Confédération, Editions Bühler AG, CH--Lengnau, 1991

14:58 Écrit par Claude Bonard | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

24/07/2017

Pologne : le droit de veto n'est plus le liberum veto et pourtant l'application du droit de veto est plus actuelle que jamais

Pologne : le droit de veto n'est plus le liberum veto mais l'application du droit de veto est plus actuelle que jamais.
Petit rappel historique :
 
Aux XVII et XVIII siècles,  la Diète polonaise appliquait  le principe étonnant dit du "liberum veto", (du latin, littéralement « j'interdis librement ») La première utilisation du "liberum veto" date de 1652 par Władysław Siciński, député de Trakai. Toutefois, sa première utilisation comme réel veto date de 1669 à Cracovie par Adam Olizar, député de Kiev. Un seul parlementaire pouvait, en faisant usage de cet outil, bloquer tout projet en cours d’examen et n’importe quel vote. C’est de cette manière que progressivement, la Pologne institutionnelle se paralysa avant de disparaître purement et simplement du paysage politique européen pendant 123 ans.
 
Notre compatriote Jean-Jacques Rousseau, dans son ouvrage intitulé Les "Considérations sur le gouvernement de Pologne" estimait curieusement, que le "liberum veto " était un « beau droit » Il en percevait toutefois les effets pernicieux et préconisa de le limiter aux point fondamentaux de la Constitution. Pour un député, il suffisait alors de crier en séance : "liberum veto" pour interrompre la séance et rendre invalides toutes les décisions préalablement adoptées. Vous vous imaginez ça au Grand Conseil genevois ou sous la coupole fédérale à Berne  ???
 
Le résultat de cette pratique conduisit à l'anarchie et à l'effondrement de l'État polonais. Sautons quelques siècles. Dans le système politique polonais actuel, le président de la République dispose d'un droit de veto sur les textes adoptés par les chambres. C'est ce qui vient de se passer ce matin à propos de deux  lois votées tant par le parlement que par le sénat consacrées à la réforme de la justice. Un coup de tonnerre au coeur de l'été et une décision politique sans précédent dont on n'a pas fini de parler.
 
Claude BonardLiberun Veto.jpeg

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