03/12/2017

Pour mieux comprendre la situation géopolitique de Genève avant l'Escalade de 1602

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Pour mieux comprendre l'enchaînement des circonstances ayant conduit à l'Escalade et aussi pourquoi les Genevois trouvaient l'allié bernois un tantinet encombrant...
 
"Ein hüpsch nüw Lied von dem Hertzog von Sophoy, und der Statt Genff : wie die von Bern die Genffer entschüttet, und inen zuohilff kommen sind, unnd wie sy das Schlossz Zilyung [Chillon] erobert haben "....
 
Comme le rappelle ce texte publié à Berne en 1556,  au moment de leur conquête du pays de Vaud en 1536, les Bernois libèrent François Bonivard, ancien prieur de Saint-Victor, emprisonné par les Savoyards au château de Chillon. Ils manifestent ensuite un soutien bienveillant envers les Genevois.  Mais l'appétit venant en mangeant,  l'ours de Berne va considérer au fil du temps Genève  comme un protectorat plutôt qu’un allié, au grand déplaisir des Syndics et Conseil de Genève. Du côté de la Savoie, ce n'est pas mieux car  la situation se tend à nouveau lorsque Charles-Emmanuel 1er succède à son père Emmanuel-Philibert. Le nouveau duc qui privilégie l’alliance avec l’Espagne de son beau-père plutôt qu’avec la France, a le don d’irriter le roi de France. De plus, il ne fait pas mystère de son intention de s’emparer de Genève afin d'en extirper l'hérésie et aussi d’en faire sa capitale lui  permettant de jeter un pont entre ses possessions située de part et d’autre des Alpes. Fort opportunément, Genève arrive à se libérer un peu l’étreinte de ses protecteurs bernois. Par le traité de Soleure signé en 1579 à l’initiative du roi de France Henri III afin de contrer le duc de Savoie, la France, Berne et Soleure s’engagent à protéger Genève. De facto, comme l’écrit le professeur Alfred Dufour, "les rois de France se posent en protecteurs de la République prenant habilement la suite des Bernois". Ce constat se vérifie lorsque la guerre éclate à nouveau en 1589 suite au blocus économique de Genève. Ce nouveau conflit met aux prises la France, la Savoie et Genève. Un contingent militaire français viendra même appuyer les Genevois. Heureusement d’ailleurs, vu l’attitude déplorable et totalement déloyale de Berne à leur égard. En effet, l’Avoyer Jean de Watteville, bailli de Lausanne qui commande l’armée de Leurs Excellences de Berne, mène un double jeu. Il signe avec le duc de Savoie le traité de Nyon, stipulant que désormais, Berne se désolidarise de Genève au plan militaire. Ce honteux traité sera finalement cassé sous la pression de la population bernoise qui en rejeta la ratification par un vote populaire. En 1584, la République avait scellé  une nouvelle alliance, cette fois-ci avec Zurich, renforçant sa collaboration avec les cantons protestants. Pourtant, malgré le traité de Lyon signé en 1601, mettant fin à la guerre entre la France et la Savoie, Genève n’en a pas fini avec les menaces qui l’entourent et qui vont culminer avec la nuit de l'Escalade du 11/21 au 12/22 décembre 1602. Et au lendemain de la fameuse nuit, Genève n'a pas eu d'autre choix, on s'en doute  pas de gaieté de coeur....  que de faire une nouvelle fois appel à l'encombrant allié bernois  prié d'envoyer de toute urgence un secours militaire.
 
Claude Bonard
 
 
Source en Allemand : http://www.e-rara.ch/bes_1/content/titleinfo/221223
Pour en savoir davantage : Alfred Dufour, Histoire de Genève, collection Que sais-je, PUF, 1ère édition 1997

13:25 Écrit par Claude Bonard | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Si encombrant qu`il fut, l`allié bernois ne valait-il pas mieux pour Geneve que d`entretenir une armée de mercenaires toujours prete a mordre la main qui la nourrit, a l`instar de certaines villes prosperes italiennes?

Écrit par : JJ | 03/12/2017

Réponse à JJ : Votre point de vue rejoint le mien, même si au moment de l'Escalade, Genève avait une garde soldée de 300 hommes qui a été très fiable. En revanche, au 18e siècle, l'expérience du "Régiment de la République" composé de militaires à la morale parfois douteuse recrutés à l'extérieur de Genève, notamment dans les cantons, en Allemagne et en France s'est soldée par un échec.

Écrit par : Bonard | 04/12/2017

Je ne connaissais pas le "Régiment de la République", monsieur Bonard. Votre érudition historique est remarquable et je vous lis toujours avec beaucoup de curiosité et de plaisir.

Écrit par : JJ | 04/12/2017

Réponse à JJ : le Régiment de la République a été créé en 1783. Les officiers ont prêté serment devant le Conseil des Deux-Cents en février 1783. C'est un officier français issu du régiment de Nassau, infanterie allemande au service de France qui a commandé la nouvelle garnison soldée. La dissolution de cet encombrant et inutile régiment eut lieu en 1789 après les émeutes de janvier dites "émeutes du pain", les moulins ne fonctionnant plus en raison du gel du Lac et du Rhône. Le meilleur spécialiste genevois s'agissant du Régiment de la république est Monsieur Jacques Forney qui a consacré un mémoire consacré à l'étude des aspects sociaux, militaires et économiques d'une garnison.

Écrit par : Bonard | 04/12/2017

Merci pour ces précisions. Il semble que le Lac et le Rhone aient bien chosi leur moment pour geler car le régiment en question aurait peut-etre attiré de sérieux ennuis a Geneve dans les temps sanglants de la révolution francaise et plus encore dans ceux de l`empire napoléonien. Ce régiment était assurément trop faible pour défendre par les armes la souveraineté genevoise contre une France révolutionnaire ou napoléonienne mais je me demande s`il n`aurait pas éventuellement donné la dangereuse illusion de la force a certains.

Écrit par : JJ | 04/12/2017

C'est une manière de voir les choses. Quoi qu'il en soit, il n'était ni loyal ni solide. Et pour la petite histoire, c'est précisément un des sous-officiers de ce régiment, Pierre-Augustin Hulin ancien sergent-fourrier et adjudant major de la place de Genève jusqu'en 1783 exclu de la garnison soldée en raison de son comportement qui, quelques années plus tard, ayant cherché fortune à Paris, fut l'un des meneurs lors de la prise de la Bastille. C'est lui qui fit mettre en batterie deux pièces de canon en face des portes de la forteresse de la Bastille défendue par 82 invalides et 32 soldats du régiment suisse de Salis-Samaden. Lullin, qui devint ensuite général, fit une belle carrière militaire sous l'Empire et joua un rôle clé dans l'échec de la conspiration du général Mallet en 1812. Une balle de pistolet lui traversa la joue, d'où son surnom de "Général bouffe la balle".

Écrit par : Bonard | 04/12/2017

Je viens de lire sur Wikipédia le parcours de ce Hulin. Quel personnage flamboyant et potentiellement dangereux pour une petite république! Si le Régiment de la République avait suffisamment d`aventuriers de ce calibre, il est heureux qu`il ait été dissout avant qu`il ait dissous la République.

Écrit par : JJ | 04/12/2017

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