22/12/2017

A la recherche des canons genevois - L'odyssée de Joseph Pinon

20171221_135404.jpgJ'ai imaginé ce dialogue basé sur des faits historiques se rapportant aux canons genevois confisqués par les Autrichiens en février 1814. Un prolongement désagréable de la Restauration genevoise du 31 décembre 1813.

3 février 1814 : Le général autrichien Greith, successeur de Bubna à Genève: Schnell ! ces canons genevois feront notre affaire à Vienne. ! Quartiermeister, faites prestement enlever ces 82 pièces d'artillerie et ces barils de poudre afin de les acheminer en Autriche. Es ist eine Kriegsbeute... "prise de guerre" !

Quelques semaines plus tard, le jeune lieutenant genevois Joseph Pinon indigné fulmine : De bleu de bleu ! C'est n'importe quoi, ! je vais aller les chercher moi, ces canons ! Je vais en parler au syndic Des Arts.

Des Arts : Mon jeune ami, votre idée est généreuse. Vous avez les plein pouvoir pour aller chercher nos canons. Je vous souhaite bonne chance. Le mieux pour vous est de prendre le chemin de Lyon où se trouve le général autrichien Colloredo.

16 mai 1814 Lyon. Général comte de Colloredo : Lieutenant Pinon, je suis convaincu par vos arguments et je vous signe un ordre de restitution. Vous avez carte blanche pour partir à la recherche de vos canons. (Ce faisant il ne prend pas un gros risque...)

18 mai Aarburg : Pinon à un officier autrichien : Vous avez vu passer des canons en provenance de Genève ? Pouvez-vous me dire où ils sont ?

Officier autrichien : Ach ? Kanonen ? .. Genf, oui peut-être, il me semble bien qu'ils sont en route pour Schaffhausen ...vous devriez peut-être y aller....

Pinon arrive à Schaffhouse : Ouf, ils sont là !... mais... il en manque une vingtaine !

Autre officier autrichien : Ach ! Je dire à vous que peut-être voir l'Empereur d'Autriche bonne idée ce serait . Unser Kaiser kommt nach Basel...Emprereur lui venir à Bâle !

Pinon : Danke, je file à Bâle et je vais voir le comte Colloredo qui, par chance, accompagne l'Empereur.

Colloredo : Mon jeune ami, vous ici ? votre persévérance me touche. Allez à Lörrach voir le baron de Reisner, Directeur de l'Artillerie.

Pinon : J'y vais de ce pas !

13 juin : Prince de Hesse-Hombourg ! Pinon ? C'est bien vous ? Que faites-vous ici ? Quelle joie de vous revoir. J'ai gardé un bon souvenir de notre rencontre à Genève ! Je voudrais bien vous faire une lettre de recommandation pour vous aider à retrouver vos canons mais je suis remplacé par le général Prohaska qui n'aime pas les Genevois ! Il vous faut aller voir du côté d'Ulm, sait-on jamais !

29 juin, Pinon est à Ulm et rencontre un officier autrichien : Herr Hauptmann, haben Sie... enfin bref.... avez-vous vu des canons genevois ?

Le capitaine : Des canons ? Genf ? schon wieder ??? Ach oui il me semble qu'un convoi de péniches embarquant des canons et des barils de poudre est parti pour Elchingen, Lepheim et Guntzbourg. ... Aber ob diese Kanonen aus Genf kommen weiss ich nicht... si canons venir de Genève, moi pas savoir ! Moi suggérer à vous.... wie kann ich das sagen.... Fahren Sie, vous aller à Linz rapidement !

Pinon énervé: je n'ai pas de temps à perdre. Vite ! En route pour Linz !

Pinon à Linz le 6 juillet et qui n'a peur de rien : Quel brouillard ! Quel sale temps ! Toujours pas de canons, il faut que je me rende à Vienne pour voir l'Empereur ! C'est ma seule chance ! Je vais voir si ce bon docteur de Carro, Genevois exilé à Vienne, peut m'aider ! Je vais devoir trouver une péniche !

10-13 juillet, Pinon à son auberge à Vienne ! Quel coup de maître ! j'ai pu obtenir deux audiences auprès du prince de Schwarzenberg ! Je vais lui faire comprendre que l'Autriche doit rendre ses canons à Genève ! Non mais c'est quoi ça ??!!!

Schwarzenberg : Ecoutez Herr Leutnant, je comprends votre affaire, mais je n'ai pas le pouvoir de vous rendre ces canons. Seul le Chancelier Metternich peut donner un tel ordre. 
Je fais suivre votre dossier au Maréchal Radetzky ( oui oui ! celui de la marche de Strauss) mon chef d'état-major qui va voir ce qu'il est possible de faire.

Pinon désespéré repère dans le voisinage le visage familier d'un major du génie autrichien qu'il avait connu à Genève. Un coup de chance ! Il s'écrie Herr Major ! Herr Major ! Quel bonheur de vous voir ! Avez-vous quelques instants à m'accorder ? Le major après l'avoir écouté attentivement et touché par la persévérance du jeune officier genevois : Mein lieber, mon cher Pinon, je ne vois qu'une solution. Eine einzige Lösung ! Ecrire à mon ami le baron de Stutschra, grand chambellan, afin d'obtenir une audience de Sa Majesté.

Pinon : Excellente idée ! Enfin je touche au but !

23 juillet, à son auberge, Pinon reçoit un courrier. Il ouvre l'enveloppe qui est adressée “A Monsieur le colonel Pinon directeur général du génie de la république de Genève”. Ebahi, il est réjoui en voyant que les Autrichiens le considèrent comme un officier de haut rang et son cœur bat la chamade en apprenant qu'il va être reçu par l'Empereur François Ier d'Autriche.

24 juillet, Pinon revêt son modeste uniforme de lieutenant genevois et se rend au palais de Schönbrunn où réside la Cour. Il est entouré d'officiers et de courtisans en uniformes chamarrés qui le toisent avec condescendance. Il ne se laisse pas impressionner. 
De bleu ! de bleu ! je suis de Genève non ?? Un chambellan l'appelle : “Der Oberst von Pinon” !

L'Empereur d'Autriche : Que venez-vous demander, Monsieur ?

Pinon avec aplomb : Sire, je suis envoyé par la République de Genève pour solliciter Votre Majesté de lui faire rendre son artillerie

L'Empereur : Mais ces canons sont à moi, Monsieur. La loi de la guerre en a fait ma propriété. Sur quels titres appuyez-vous votre demande ?

Pinon sans se laisser démonter : Sur aucun Sire ! … et il se lance dans une longue plaidoirie décrivant l'accueil généreux réservé par les Genevois à l'armée autrichienne en décembre 1813.

L'Empereur : Je sais tout cela. Les Genevois n'auront pas à se plaindre de moi. Vos canons vous seront rendus, Monsieur, et les pièces qui manqueraient, je les ferai remplacer. Vous porterez tous vos papiers à la chancellerie du prince de Metternich qui recevra les ordres nécessaires.”

28 juillet, S.A. Le prince de Metternich charmant à Pinon : J'ai reçu votre dossier Herr Oberst ! C'est à nous de savoir concilier la justice et le devoir du soldat, quand ce moment le permet toutes vos pièces vous seront rendues, les ordres ont déjà été donnés.

29 juillet, Pinon est au dépôt de l'artillerie à la Landstrasse : Mais je ne vois pas mes canons ? C'est incroyable ! Il faut que je recontacte le lieutenant-général Von Reisner, en charge du dépôt.

Quelques jours plus tard, Von Reisner le visage fermé: Herr Oberst Pinon, je n'approuve pas la décision de S.M. L'Empereur, et si il y a des pièces genevoises, elles ne sont pas ici mais à Ulm et Linz. Désolé mais je ne peux rien faire.

Pinon : Quel casque à boulon ce Von Reisner ! Je suis en rage ! Je n'ai pas d'autre choix que de recontacter Schwarzenberg et Metternich !

5 août : Pinon ouvre une lettre du prince de Schwarzenberg : Sa Majesté a daigné par une grâce spéciale ordonner que les pièces qui seront reconnues comme propriété des Genevois soient rendues.

Rien ne se passe comme prévu. Pinon veut voir Metternich. A Schönbrunn un chambellan lui dit que le prince à quitté Vienne pour Baden.

Pinon voit un fiacre qui attend devant les grilles du palais : Hep cocher !! direction Baden et vite ! je vous paierai bien ! De l'audace ! Toujours de l'audace ! Et la chance souriant aux audacieux, il rencontre Metternich qui lui confirme la décision de l'Empereur en déplorant toutefois que les subordonnés fassent de la résistance.

24 août, enfin les canons et les barils de poudre genevois sont chargés sur des barques direction Linz et Ulm.

5 septembre : Pinon épuisé arrive enfin Genève après plusieurs transbordements. Au terme de son incroyable périple, il se rend à la Tour Baudet afin de rendre compte de sa mission au Conseil.

Pinon : Magnifiques et Très Honorés Seigneurs Syndics et Conseil, me voici de retour devant-vous, mission accomplie ! Voici un premier lot de 48 canons. Les autres devraient suivre !

Syndic Ami Lullin : lieutenant ! Vous avez bien mérité de la Patrie ! Nous vous nommons au grade de lieutenant-colonel et nous vous décernons un sabre d'honneur et une médaille en or !

En son for intérieur, Pinon bougonne : quels pingres ces Genevois, d'un Calvinisme étroit, c'est comme toujours "un sucre ou pas du tout"... et dire qu'à Vienne j'ai été bombardé colonel et que l'Empereur m'a donné du Oberst Von Pinon... colonel Von Pinon vous vous rendez-compte ? et pour le surplus directeur général du génie de la République ... mais bref, Genève c'est Genève.

Samedi 31 décembre 1814, Pinon est pourtant heureux et fier : Encore 7 de nos canons sont livrés à la porte de Cornavin ! Quel jour de fête ! Un an jour pour jour après la Restauration de la République !

Dans les rues de Genève, des rondes se forment à l'arrivée des canons et les gens chantent cette ritournelle : “Que chacun vide son verre, Et d'une voix de tonnerre, Chantons, Chantons, C'est notre ange tutélaire, Pinon, Pinon, A ramené nos canons !"

Claude Bonard

Scénario inspiré par le récit de l'historien Jean-Jacques Langendorf intitulé : Pinon, l'homme aux canons, publié dans la brochure intitulée Les canons de l'ancien arsenal publiée en 2008 par l'Union des Sociétés Militaires de Genève à l'occasion de l'inauguration de la plaque commémorative rappelant les exploits de Joseph Pinon scellée sur un pilier de l'ancien arsenal.

Deux canons seront encore rendus à Genève par l'Autriche après la chute de l'Empire austro-hongrois, en 1923 !

Le sabre d'honneur du lieutenant Pinon est exposé au Musée Militaire Genevois.

Illustration : Portrait de Joseph Pinon

13:18 Écrit par Claude Bonard | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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