21/07/2017

Némésis et la fuite en avant

Dans la mythologie grecque, la déesse Némésis était la déesse de la Vengeance. Elle était redoutée car elle débusquait ce qu'elle considérait comme des excès et renvoyait alors les contrevenants à la justice des dieux. Dans son magistral ouvrage intitulé « Hitler 1936-1945 Némésis », l'historien Ian Kershaw démontre comment, au fil du temps depuis sa prise du pouvoir, le dictateur nazi , conduisit progressivement l'Allemagne à sa chute . « Quand l’ère des défaites commence, à partir de l’hiver 1942, Hitler choisit la fuite en avant. » La fuite en avant,  voilà bien le problème. Nous avons tous en tête un exemple de ce type de réaction psychologique qui nous conduit à nous débarrasser d'un problème en agissant abruptement, sans avoir mesuré toute la conséquence de nos actes. Pour ne pas être perturbés par l'angoisse ou le doute, on fonce et l'on va tôt ou tard droit dans le mur. On pense avoir chassé le problème qui nous irritait. Erreur, il est toujours là, mais hors de notre champ de vision. Et les suites de cette fuite en avant se révèlent presque toujours catastrophiques. L'Histoire, nous venons de le voir avec le cas cité par Ian Kershaw nous en donne de multiples exemples. J'en cite ici au hasard quelques-uns : la  fuite manquée du roi Louis XVI et de la famille royale dans la nuit du 20 au 21 juin 1791. Ayant pu quitter secrètement Paris, la fuite du souverain aux abois se terminera pourtant  lamentablement à Varennes. On connaît la suite. Napoléon 1er, pourtant fin stratège et maître de ses nerfs sera lui aussi rattrapé par le syndrome de la fuite en avant. Lorsqu'il mettra en œuvre son blocus continental, il savait que cette vaste opération ne pouvait réussir que si l'ensemble du continent le respectait. L'Empereur tenta d'arriver à ses fins tout d'abord par la voie diplomatique. Ce fut un échec partiel. Ne restait donc pour lui que la voie des entreprises militaires pour mettre au pas les récalcitrants. Cette fuite en avant aura des conséquences funestes, la Grande Armée sera engloutie dans les neiges de Russie en 1812, sonnant le glas d'un Empire qui s'écroulera trois ans plus tard. Plus près de nous, on se rappellera la fuite en avant de certains Etats coloniaux, désireux de préserver à tout prix leur emprise sur les populations, les territoires et les richesse de leurs empires. Peine perdue puisque, souvent après des rébellions réprimées dans le sang, l'indépendance sera au bout du chemin pour les colonisés. Tout récemment, nous avons eu un éclatant exemple de fuite en avant alors que la campagne présidentielle battait son plein en France . Souvenez-vous de ce candidat égratigné par le Canard Enchaîné qui évoqua une «enquête à charge» et n’a pas hésité à dénoncer un complot, s’estimant victime d’un «assassinat politique».  Son jusqu'au-boutisme lui sera fatal.La fuite en avant est aussi de mise lorsque des régimes autoritaires ou des mouvement religieux fanatisés tentent de briser la volonté d'indépendance des populations au moyen de bastonnades et d'arrestations musclées. 

nemesis_tattarescu.jpgS'agissant pays qui se caractérisent par un régime politique à caractère populiste, Némésis a aussi de beaux jours devant elle. Pour ne pas être accusé d'utiliser ce terme mal à propos, je vous livre  ici la définition qu'en donne le dictionnaire Larousse, " le populisme désigne un type de discours et de courants politiques, critiquant les élites  et prônant le recours au  peuple, d'où son nom. Un peuple  s’incarnant dans une figure charismatique et soutenu par un parti acquis à ce corpus idéologique. Il suppose l'existence d'une démocratie représentative  qu’il critique. C'est pourquoi il est apparu avec les démocraties modernes, après avoir connu selon certains historiens une première existence sous la République romaine". Tout est dit. Si nous sommes loin aujourd'hui de la République romaine, Némésis a pourtant des disciples au cœur de l'Europe et dans sa proximité immédiate qui érigent la fuite en avant en principe de gouvernement.

Pour conclure sur une note positive, si Némésis était la déesse de la Vengeance et donc de la fuite en avant, elle était aussi celle de la Justice et de la Pudeur. Elle personnifiait aussi la loi morale, une loi qui réprouve tout excès (hybris). Sachant cela, je me plais à rêver. Depuis le Mont Olympe où elle résidait, Némésis connaissait-elle les deux personnages légendaires que furent le pêcheur Wars qui vivait paisiblement sur les bords de la Vistule et la sirène Sawa dont il tomba amoureux ? Pour ma part, j'aimerais bien.

Claude Bonard

 





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17/07/2017

“Le temps fuit ; la conscience crie ; la mort menace ; le ciel sollicite ; l'enfer gronde ; et l'homme dort.”

Cette citation de Louis Joseph Mabire extraite de son Dictionnaire des maximes publié en 1830 inspire mon blog de ce jour que je consacre à un pays qui m'est cher, la Pologne. Je vous invite avec moi à rembobiner le temps. Depuis 1945, oubliée de Yalta, la Pologne était une démocratie populaire. Oh, certains n'y ont pas trouvé que des désagréments et le système a eu à mettre à son actif quelques réalisations tangibles en matière de système de santé, d'accès aux études, de retraites minimum, de création de sanatoriums et de colonies de vacances accessibles aux travailleuses et travailleurs. Pourtant, le communisme était resté, en Pologne comme ailleurs, une utopie, en bref, un projet de société qui ne s'est jamais réalisé et qui a engendré les plus profondes perversions. Staliniennes d'abord, post-staliniennes ensuite : suppression de la liberté d'expression, émergence d'une nomenclature au dessus des lois, répression et procès spectacles, réécriture de l'histoire nationale, persécution des Polonais et Polonaises survivants et survivantes des insurrections de 1943 et 1944, celle du Ghetto et celle de l'Armée Secrète du 1er août 1944. Persécution encore dès 1968 notamment, de la petite communauté juive ayant survécu à la Shoah. Les Polonais, et singulièrement les ouvriers - un comble dans un régime qui ne cessait de glorifier le Prolétariat - se révoltèrent à Poznan en 1956. C'est ce que l'on a appelé "l'octobre polonais". 1978 seconde explosion sociale avec les grèves de l'usine de tracteurs d'Ursus puis les grèves du secteur minier. Enfin, l'apothéose de la révolte en 1980, avec les grèves des chantiers navals de Gdansk et l'émergence du syndicat Solidarnosc. Avec la signature des accords de Gdansk, le monde ébahi découvrait la personnalité d'un ouvrier électricien, un certain Lech Walesa. C'était le temps de Jacek Kuron et de Bronislaw Geremek deux des plus grandes figures de Solidarnosc et du KOR, qui reposent aujourd'hui côte à côte au cimetière national de Powonski à Varsovie.

C'était le temps de Wajda, de " l'Homme de Fer" et de "l'Homme de Marbre", le temps de Kieslowski et du "Hasard", superbe variation cinématographique sur les thèmes du destin et de la liberté. C'était le temps d'Adam Michnik, de Bogdan Lis et de tant d'autres, témoins connus et anonymes de cette révolution qui ne portait pas son nom, portée par des milliers d'ouvriers, d'artisans, d'intellectuels, d'étudiants mais aussi de retraités, toutes couches sociales mélangées, emportés par la vague de Solidarnosc. Et puis arriva l'état de siège et le régime d'exception du Général Jaruzelski. Coup de tonnerre dans le ciel de ce mois de décembre 1981. C'était désormais le temps des internements abusifs, de la censure, des prisons, de la délation, des persécutions et des Polonais trouvant refuge à l'étranger. C'était le temps de souffrances, des mises en résidence surveillée et des privations qui ont peut-être permis d'en éviter de bien pires, celles qu'auraient apportés dans le fracas de leurs chenilles, les blindés soviétiques. L'histoire, je l'espère, nous en apprendra peut-être un peu plus sur ce sujet et nous apportera quelques réponses.C'était aussi le temps des deux secousses sismiques engendrées par l'arrivée du cardinal Karol Wojtyla sur le trône de Saint-Pierre et le Prix Nobel de la Paix décerné à un Lech Walesa en résidence surveillée. C'était aussi le temps des cabarets clandestins, des blagues et des plaisanteries, en d'autres termes, le temps aigre-doux du rire des Polonais confrontés au malheur qu'ils tournaient en dérision à l'image de ces deux exemples de plaisanteries qui se colportaient sous le manteau aux quatre coins de la Pologne :

"Quelle est la définition du socialisme ?: c'est un système qui donne mal à la tête à ceux qui le subissent mais qui leur distribue l'aspirine gratuitement"… ou encore : "Quelle est la plus grande insurrection qui a eu les conséquences les plus dramatiques pour la Pologne ? réponse : celle d'octobre 1917".

Puis ce fut la liberté pleine et entière retrouvée dès 1985 et le décollage impressionnant du pays sur tous les plans La Pologne devenait peu après membre de l'Union européenne puis de l'OTAN. Elle s'était démocratisée, certes, parfois avec tumulte et d'une façon qui peut nous paraître désordonnée. En bref, elle avait retrouvé un dynamisme impressionnant sur bien des plans. Elle avait su affronter les défis de notre temps. Oui, c'était le temps des espérances, le temps de l'espoir et de la confiance retrouvée, et puis....je reviens à Joseph Mabire et ne peux m'empêcher de me dire : "Le temps fuit, la conscience crie".

Quo Vadis ? 

Claude Bonard

 

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11/07/2017

Un 14 juillet peut en cacher un autre...avec quelques « Genevoiseries  révolutionnaires »

Pour qu'il n'y ait pas d'équivoque, il faut rappeler que contrairement à la croyance populaire, la fête nationale française ne commémore pas la prise de la Bastille du 14 juillet 1789 mais bien la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790. C'est en effet sous la IIIe République en 1880 que les députés ont choisi cette date qui représente un moment fort de l'union nationale sous la Révolution française. Ceci étant précisé, mon propos d'aujourd'hui est destiné à rappeler l'implication de quelques Genevois d'origine ou d'adoption qui ont participé en bien ou en mal aux événements de la Révolution française. En d'autres termes, les « Genfereien » n'existant pas à l'époque, je me propose d'évoquer des « Genevoiseries » révolutionnaires. 

Prenons par exemple la date du 14 juillet 1789 et l'histoire d'un déserteur du régiment soldé de la République créé à Genève en 1783 par le gouvernement patricien conservateur rétabli dans ses prérogatives grâce aux baïonnettes bernoises, françaises et sardes suite à l'échec la prise d'armes des Natifs du 8 avril 1782. Ce déserteur du nom de Pierre-Auguste Hulin, sera l'une des figures marquantes de la prise de la Bastille. Hulin avait débuté sa carrière comme sous-officier enrôlé à Genève au sein du Régiment « mercenaire » de la République. Il déserta et quitta Genève pour Paris en 1785. Devenu garde suisse, il fut congédié vu sa mauvaise conduite et vécut chichement à Paris comme employé de buanderie. Il adhéra aux idées de la Révolution. Le14 juillet 1789 à la Bastille le gouverneur Bernard René Jourdan, marquis de Launay refuse de remettre les armes et la poudre que des insurgés parisiens conduits par notre déserteur genevois Hulin sont venus chercher à la forteresse faiblement défendue par 82 invalides et 32 soldats du régiment suisse de Salis-Samedan. Après de multiples tergiversations et sur ordre du marquis de Launay, le lieutenant Ludwig von Flüe commande le feu. A l'issue des combats, on dénombre plusieurs victimes tant parmi les défenseurs de la Bastille que du côté des assaillants. De Launay qui avait menacé de faire sauter la forteresse entière et le quartier environnant finit par capituler en échange de la vie sauve pour lui et ses hommes. Fait prisonnier et plutôt chanceux, le lieutenant Ludwig von Flüe en réchappera.Il mettra sans tarder son épée au service de l'Angleterre puis après le retour de la royauté en 1815, à nouveau au service de France. Comme quoi il avait de la suite dans les idées. En revanche, de Launay fut moins chanceux que von Flüe. Conduit sous escorte à l'hôtel de ville par Hulin, qui n'arriva pas à le protéger, de Launay fut lynché en place de Grève par la foule furieuse en dépit de l'accord passé. Il fut poignardé à plusieurs reprises Sa tête fut sciée par le boucher Mathieu Jouve Jourdan puis fixée au bout d'une pique et promenée dans les rues parisiennes. De Launay fut ainsi l'une des premières victimes de la Révolution française. Pierre-Auguste Hulin, notre déserteur genevois était une forte tête que rien ne prédisposait à entrer dans l'histoire à deux reprises : une première fois nous venons de le découvrir, en marchant à la tête des émeutiers sur la Bastille le 14 juillet 1789; une seconde fois vingt-trois ans plus tard, devenu général et comte d'Empire (rien que ça s'il vous plait!), en 1812, toujours à Paris, où il sauva le régime impérial en déjouant la conspiration du général Malet alors que Napoléon était embourbé en Russie, si loin de sa capitale. En 1812 Hulin commandait la place de Paris. Un poste stratégique s'il en est. En pleine tentative de coup d'Etat, le général putschiste tira à bout portant sur Hulin dont la joue fut transpercée par une balle, d'où son surnom depuis lors de "Général bouffe la balle".Cocardes tricolores.jpg

On n'en a pas fini avec ces Genevois et ces Suisses qui ont contribué, souvent involontairement au succès de la Révolution française. Plusieurs artistes ayant représenté après coup l'événement de la prise de la Bastille ont représenté les assaillants coiffés de bonnets phrygiens, une coiffure qui deviendra le symbole de la Révolution. Hélas ces peintres et dessinateurs,se sont emmêlés les pinceaux puisque c'est en 1792, soit trois ans après la prise de la Bastille, que le bonnet phrygien aura vraiment son heure de gloire. Une mode lancée d'une bien curieuse et horrible manière comme nous allons le voir. En août 1790 la garnison de Nancy travaillée par les idées révolutionnaires et mal soldée se mutine. Le régiment de Châteauvieux dont le colonel propriétaire est le Genevois Jacques-André, marquis Lullin de Châteauvieux figure au nombre des mutins, ce qui est extrêmement rare s'agissant d'un régiment suisse au service étranger. Une « Genevoiserie » honteuse et tragique en quelque sorte car ce soulèvement fut très durement réprimé. Conformément à la coutume régissant la discipline au sein des Suisses un conseil militaire composés d'officiers des régiments suisses de Castella et de Vigier instruisit l'accusation. Dans un premier temps, les mutins furent condamnés à mort mais la sentence fut revue : deux soldats qui étaient parvenus à s'échapper furent condamnés par contumace ; 72 sont emprisonnés ; 41 sont condamnés à trente ans de galère ; 22 furent pendus. Enfin, l'un des cinq membres du comité des rebelles, un Genevois nommé André Soret fut condamné au supplice de la roue ; il fut vraisemblablement le dernier à subir ce supplice en France. En 1791, Jean-Marie Collot d'Herbois défendit les mutins condamnés aux galères et obtint leur réhabilitation. En 1792, après une marche de 25 jours depuis le bagne de Brest, ils arrivèrent à Paris où une « fête de la Liberté » fut organisée en leur honneur le 15 avril. Leur bonnet rouge de bagnard, assimilé par la population parisienne au bonnet phrygien, devint alors « officiellement » l'emblème de la Révolution et de la République française !

Je ne voudrais pas clore ce blog sans évoquer cette figure de la Révolution française que fut Jean-Paul Marat
né le 24 mai 1743 et assassiné par Charlotte Corday, de son vrai nom Marie-Anne-Charlotte de Corday d’Armont le 13 juillet 1793. Marat était médecin et connu aussi pour ses essais philosophiques. Son père était peintre et dessinateur à Genève. Sa mère, Louise Cabrol était la fille de Louis Cabrol qui avait été reçu "Habitant" à Genève le 15 octobre 1723. La famille décide de s'établir en 1754 sur le territoire de la Principauté de Neuchâtel. Après avoir passablement voyagé à l'étranger, Marat s'installe à Paris où il fréquente la Cour des dernières années de la royauté. Il fait à cette époque la connaissance de Benjamin Franklin. A Genève, il fréquenta le "résident de France" Soulavie. Acquis aux idées de la Révolution, il en devint l'un des représentants du courant le plus extrême, notamment après les massacres de septembre de 1792. Député Montagnard, polémiste et journaliste, il acquit une notoriété qui lui valut d'être emprisonné, jugé mais heureusement pour lui libéré, vu l'attitude par trop "légaliste" qu'il avait adoptée au moment du procès du roi Louis XVI. Son journal "l'Ami du Peuple" connaît un grand succès et attise les violences. Malade de la peau, Marat ne fréquente plus la Convention et s'enferme chez lui où il ne quitte presque plus sa baignoire. C'est dans cet appareil qu'il reçoit ses visiteurs. C'est là que le 13 juillet, Charlotte Corday demande à le voir et le poignarde. Le peintre David, aussi député Jacobin à la Convention illustrera la scène dans un tableau de commande. Je pourrais encore vous parler d'autres Genevois qui ont contribué à la propagation des idées de la révolution au sein de ce que l'on a appelé l'Atelier de Mirabeau : Etienne Clavière, Jacques Antoine Du Roverey ou encore Etienne Dumont mais ce ce sera pour une autre fois.

J'en profite pour souhaiter un excellent 14 juillet à nos voisins et amis français !

Claude Bonard

 

 

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