12/01/2018

En marge du 12 janvier 1822 : Vous reprendrez bien un peu de Navarin  d'agneau ?

Cette question aurait très bien pu être posée à l'occasion d'un déjeuner (imaginaire bien sûr...) donné en l'honneur de la victoire de Navarin par notre compatriote Jean-Gabriel Eynard, ardent promoteur de la cause de l'indépendance de la Grèce. Eynard s'était lié d'amitié avec Jean-Antoine Capo d'Istria ( Ioannis Kapodistrias) qui deviendra le premier président provisoire de la Grèce en 1827 avant d'être assassiné en 1831. Capo d'Istria résida de 1822 à 1827 au 10, rue de l'Hôtel de Ville à Genève. Une plaque épigraphique rappelle son séjour en ce lieu proche du palais construit par son ami Jean-Gabriel Eynard  entre 1817 et 1821. Comme nous le rappelle le Dictionnaire Historique de la Suisse (DHS) : Capo d'Istria fut “envoyé spécial du tsar en novembre 1813, puis ministre plénipotentiaire auprès de la Diète fédérale dès mars 1814. (…) Sa défense de la souveraineté et de l'indépendance de la Confédération dans l'Europe post-napoléonienne lui valut la citoyenneté d'honneur des cantons de Genève et de Vaud.

Chios 1.jpegMais revenons à la Grèce et à notre Navarin. Pour mémoire, c'est le 12 janvier 1822 que les Grecs proclament  leur indépendance. Les Ottomans ne l'entendant pas de cette oreille, une guerre meurtrière, avec son cortège de massacres va ensanglanter et embraser toute la région jusqu'en 1829. Sur la riche île de Chios ( que le peintre Eugène Delacroix nomme Scio), les 14 et 15 avril 1822, la Sublime Porte fait débarquer une armée qui passe au fil de l'épée plusieurs dizaines de milliers de personnes. Les survivants sont vendus en tant qu'esclaves. L'annonce de ce terrible massacre se propagera comme une onde de choc en Europe et va jeter le discrédit sur les Ottomans. Le 6 juillet 1827 à Londres, l'Angleterre, la France et la Russie décident d'intervenir militairement afin de mettre au pas la Porte. C'est dans ce contexte qu'a lieu le 20 octobre 1827 la bataille navale de Navarin au cœur de la plus vaste rade du Péloponnèse. Une victoire totale pour les coalisés puisque la flotte de Tahir Pacha fut envoyée par le fond. 

Notre diplomate genevois, qui s'est tant démené afin de promouvoir la cause de l'indépendance de la Grèce et qui fut si actif au sein des comités philhelléniques n'aura jamais posé le pied sur le sol grec, ce qui ne l'empêchera pas d'être le cofondateur de la Banque nationale de Grèce en 1842. Quant  au Navarin d'agneau, certaines sources indiquent que l'origine de la recette remonte à la  bataille navale gagnée par les puissances soutenant la cause de l'indépendance grecque. Plus crédible et prosaïque  semble toutefois être la thèse qui veut que “navarin” soit un terme argotique remontant à 1847 synonyme de navet, au sens de « nul » . Et comme aurait pu vous l'expliquer le cuisinier de Jean-Gabriel Eynard, la recette du Navarin d'agneau ne se conçoit pas sans navets... 

Vous reprendrez bien un peu de Navarin ?

Claude Bonard

Illustration : Scènes des massacres de Scio par Eugène Delacroix, 1824. Cliché Wikipedia

Sources : Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), entrées :

http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F21583.php

http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F21580.php

et : https://www.herodote.net/25_mars_1821-evenement-18210325.php

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06/01/2018

La Pucelle d'Orléans vue par Voltaire en 1762 – une œuvre burlesque éditée à Genève

Le 6 janvier 1412 naissait Jeanne-d'Arc. En lien avec cet anniversaire, il est intéressant de rappeler que c'est un éditeur genevois, Gabriel Cramer (1723-1793) qui fut l'un des éditeurs des œuvres de Voltaire dont l'ouvrage que François-Marie Arouet consacra à Jeanne. Voltaire intitula son texte  : La Pucelle D'Orleans: Poeme Divise en Vingt Chants, Avec des Notes”. Ce livre est un pamphlet destiné à un petit cercle d'initiés car son propos va totalement à contre-courant . On est à mille lieues d'une glorification de Jeanne d'Arc rappelant les grandes heures de sa vie, de son action et de son martyre. Pas question non plus de rappeler le rôle de Jeanne dans la reconquête de son royaume par le "roi de Bourges", le futur Charles VII et les bassesses dont elle fut ensuite la victime. En revanche, Voltaire par ses propos volontairement insolents, veut une fois encore se moquer des bigoteries et de la mystique religieuse qui veut que ce soit la divine providence seule qui guida la jeune bergère devenue chef de guerre et faiseuse de roi. Son texte se veut volontairement moqueur, voire rabelaisien, à témoin cet extrait du deuxième chant que j'emprunte à l'excellente analyse du texte de Voltaire publiée par le professeur Jan Herman, de l'université de Louvain. On y découvre un personnage du nom de Grisbourdon, espion des Anglais, qui arrive à Domrémy, le village de Jeanne :

En feuilletant ses livres de cabale,

Il vit qu’aux siens Jeanne serait fatale,

 Qu’elle portait dessous son court jupon

 Tout le destin d’Angleterre et de France.

 Encouragé par la noble assistanceDe son génie, il jura son cordon,

Son Dieu, son diable, et saint François d’Assise,

 Qu’à ses vertus Jeanne serait soumise,

 Qu’il saisirait ce beau palladion.

 Il s’écriait, en fesant l’oraison

 Je servirai ma patrie et l’église ;

Moine et Breton, je dois faire le bien

De mon pays et plus encore le mien.

Voltaire Cramer.jpgCurieux que ce soit à Genève, austère cité protestante que Gabriel Cramer publie “La Pucelle D'Orleans”, une œuvre aussi licencieuse que burlesque. Cet éditeur avait de qui tenir puisqu'il était le petit-fils du libraire genevois Gabriel de Tournes. Il aurait été été comédien dans la troupe de Voltaire à Ferney. Son entreprise était connue sous l'appellation des "Frères Cramer", en association avec son frère Philibert.

Claude Bonard

Sources et emprunts  :

http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F31182.php

https://www.academia.edu/11808505/La_Pucelle_d_Orl%C3%A9a...

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gabriel_Cramer_(%C3%A9diteur)#Famille

http://www.brynmawr.edu/library/exhibits/jehanne/voltaire.html

https://gw.geneanet.org/pdecand?lang=fr&n=de+tournes&nz=de+candolle&ocz=0&p=gabriel&pz=pierre+raymond+guillaume

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mythes_de_Jeanne_d%27Arc#Jeanne_d'Arc_vue_par_Voltaire

 

 

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01/01/2018

Le néo-autoritarisme promis à un bel avenir entre Danube, Oder Warta et Bug

Autoritarisme Daumier.jpg

 

Dans mon blog du 17 décembre dernier consacré aux différentes formes de démocratie, je pointais du doigt des modèles désormais très en vogue entre Danube, Oder, Warta et Bug qui ont pour nom démocratie autoritaire, démocratie illibérale et nec plus ultra , démocratie nationale patriote et catholique. Excusez du peu ! Certains commentateurs politiques issus des partis d'opposition dans ces contrées d'Europe centrale caractérisent cette posture de “néo-autoritarisme” et font part de leur inquiétude. Une attitude qui se caractérise par une démarche politique de gouvernants qui, ayant été régulièrement et démocratiquement élus, font systématiquement et plus que de raison appel aux notions de nationalisme, de patrie, aux valeurs traditionnelles et à l'église catholique, sans oublier un révisionnisme historique et un   euroscepticisme érigés en dogme, pour asseoir et justifier leur politique, tout en fustigeant les dérives de la démocratie libérale. Ce discours est simple et compréhensible. Il consiste à affirmer avec conviction que la forme de démocratie qu'ils prônent ne signifie pas un rejet des valeurs démocratiques mais seulement un juste retour du politique pour corriger les excès du libéralisme. CQFD ! Pourtant, plutôt que de se lamenter et de récriminer en criant au déni de l'Etat de droit, il convient de s'interroger sur les raisons d'un tel glissement politique. L'excellent éditorialiste Jacques Julliard fait ce simple constat dans un récent numéro de Marianne s'agissant de la stabilité et de la continuité d'un système gouvernemental ( il se réfère à la France il est vrai mais le constat est applicable à tout Etat démocratique) : « On peut souhaiter que toute majorité régulièrement élue dispose de moyens pour gouverner dans le respect des droits de l'opposition ». Nous y voilà. Tout est dit en cette seule petite phrase. Là où le bât blesse entre Danube, Oder Warta et Bug, c'est que si la majorité dispose effectivement de tous les moyens pour gouverner, tant au gouvernement qu'au parlement et au sénat, elle ne respecte en revanche en rien les droits de l'opposition. Bien au contraire, elle dénigre avec un mépris  sarcastique tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs, mettant dans le même sac tous les partis d'opposition, accusés des pires turpitudes.  L'objectivité commande de dire toutefois que ces partis d'opposition ne font rien pour inverser le cours des choses ! Ils se tartuffisent, se chamaillent, gesticulent, se complaisent dans une pitoyable guerre des chefs, donnant ainsi un affligeant spectacle. Voudrait-elle se saborder, cette opposition, qu'elle ne s'y prendrait pas autrement, donnant jour après jour au pouvoir en place des verges pour se faire battre. Son seul programme  - et c'est inquiétant - consiste à se figer dans une posture d'opposition totale, je dirais même bornée, sans programme concret à la clé, ce qui n'annonce rien de bon dans la perspective des futures échéances électorales. Alors, tel un rouleau compresseur, le pouvoir en place applique sa politique la fleur au fusil. Bref , vous l'aurez compris, nous sommes à mille lieues d'un modèle démocratique tel qu'imaginé par Jean-Jacques Rousseau et qui fonctionne «  comme le système de la volonté générale ».

C'est affligeant mais c'est ainsi.

Claude Bonard

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